Chap. I: Formation professionnelle et sociale

CHAPITRE I

Formation professionnelle et Sociale de la Femme

Rapport présenté au Congrès de Malines, 23-26 septembre 1909, par Melle V. Cappe.

De nos jours, un grand nombre de femmes sont appelées à exercer leur activité en dehors de la famille : les nécessités de la vie les y obligent. On peut se demander si c’est là un bien ou un mal, et discuter longuement la question. Nous ne nous y arrêterons pas ; nous constaterons simplement que la situation des femmes, qui doivent travailler pour vivre ou pour aider leur famille, est précaire, souvent même lamentable, et que l’heure est venue depuis longtemps de s’en préoccuper.

Cette situation a des causes multiples. Nous en citerons deux parmi les principales : 1° l’insuffisance de formation professionnelle ; 2° le manque de formation sociale, qui laisse la travailleuse isolée devant les pires exigences, et rend les femmes de condition aisée peu préparées à lui prêter une aide réellememt efficace.

Ce rapport a pour but de signaler des remèdes aux maux que ces deux causes engendrent. C’est pourquoi il traitera de la formation professionnelle et sociale de la femme.

I. — Formation professionnelle

Dans les rapports publiés par le Gouvernement sur la situation de renseignement technique pour filles en Belgique, on distingue quatre groupes d’écoles : les écoles et les classes ménagères ; les ateliers d’apprentissage; les cours professionnels, et enfin les écoles professionnelles. Une remarquable étude faite par M. le chevalier de Corswarem donne une autre classification qui nous paraît répondre plus exactement à la réalité. Il cite 219 classes et 77 écoles ménagères ; 29 écoles professionnelles ; 14 écoles qu’il appelle professionnelles-ménagères, et 5 qu’il dénomme ménagères-professionnelles, selon que l’un ou l’autre des deux éléments domine. M. de Corswarem signale en outre 3 cours professionnels annexés à des écoles primaires ou moyennes et 4 ateliers d’apprentissage1. Ces quelques chiffres nous permettent de dire immédiatement que l’effort accompli en Belgique en faveur de l’enseignement professionnel pour filles est un effort considérable. Ces écoles nombreuses préparent, sans aucun doute, des jeunes filles et des femmes capables de rendre de grands services à leurs familles. Il faut reconnaître que sous ce rapport l’enseignement professionnel produit d’excellents résultats.

Nous voudrions, cependant, attirer l’attention des personnes qui s’intéressent à la formation professionnelle de la femme, non point sur ce qui a été réalisé, mais sur ce qui n’a pas été fait, sur ce qui a été négligé, sur ce qu’il est urgent de promouvoir et de favoriser efficacement. Nous voulons parler de la formation professionnelle de ces ouvrières si nombreuses, qui ne fréquentent aucune école technique, et dont l’apprentissage est complètement livré au hasard des ateliers ou de la rue. Peu d’élèves fréquentent nos écoles professionnelles avec l’intention d’apprendre un métier et de devenir de bonnes ouvrières; le grand nombre les fréquente pour devenir aptes à se livrer à quelque occupation utile dans la famille. Des milliers d’apprenties vont à l’atelier depuis l’école primaire, et sont exposées à végéter durant de longues années dans un état misérable, tout en peinant durement et en s’épuisant au travail. Pourquoi ne pourrait-on pas les aider à acquérir une formation professionnelle plus sérieuse et plus rapide ?

Pourquoi cette formation a-t-elle été négligée jusqu’ici, et comment faut-il la promouvoir et la soigner dès à présent ?

De nombreux obstacles sont à surmonter pour donner aux jeunes ouvrières la formation professionnelle nécessaire. Ces obstacles viennent de l’instruction primaire insuffisante que ces jeunes filles ont reçue ; ils viennent aussi des mauvaises dispositions des parents et des patrons.

La fréquentation des filles à l’école primaire est moins régulière que celle des garçons : on comprend moins pour elles la nécessité d’une instruction primaire solide et elles sont retenues à la maison sous toutes sortes de prétextes.

Il en résulte qu’à l’âge où il faut apprendre un métier, ces élèves ne peuvent être reçues à l’école professionnelle, parce qu’elles n’ont pas fait des études primaires suffisantes ; il en résulte même que bon nombre de jeunes foies sont incapables de suivre avec fruit un simple cours de coupe. L’arithmétique et les éléments du dessin leur font défaut; et elles ignorent jusqu’au sens des mots dont l’usage devrait leur être familier pour comprendre ces leçons.

D’autre part, beaucoup de parents n’attachent pas assez d’importance à la formation professionnelle que l’école peut donner à leurs filles : ils estiment que l’apprentissage à l’atelier et les méthodes empiriques qui y sont en usage suffisent, et ils escomptent même le gain que leurs enfants rapporteront dès l’âge de douze ans. D’ailleurs, elles sont nombreuses, les familles dont les ressources ne permettent pas de subvenir, durant plusieurs années, aux frais des études telles qu’elles sont organisées dans nos écoles professionnelles.

Enfin, beaucoup de patrons n’apprécient pas encore l’avantage d’avoir des ouvrières parfaitement formées : ils craignent que celles-ci ne deviennent pour eux de futures concurrentes ; ils ne les paient pas en proportion de leurs connaissances2 ; ils vont même jusqu’à leur refuser l’autorisation de quitter l’atelier, pendant les quelques heures de la soirée dont elles voudraient disposer pour suivre des cours professionnels.

Ces obstacles, heureusement, ne sont pas infranchissables. Mlle Rochebillard, l’organisatrice zélée des œuvres et de l’enseignement professionnels à Lyon, vient de publier sur cette question une étude des plus intéressantes. Elle aboutit à cette conclusion, que nous faisons nôtre : il faut que l’enseignement professionnel soit organisé par l’Union professionnelle3. C’est l’Union qui répandra les idées et qui formera l’esprit des personnes intéressées, de manière à suppléer à ce qui n’a pas été fait en matière d’enseignement technique; c’est l’Union qui doit faire naître au sein de la classe ouvrière le désir de s’instruire, de s’élever dans sa profession ; c’est l’Union aussi qui saura organiser les leçons et fixer les heures de telle sorte que les apprenties et les ouvrières y prendront part facilement; c’est l’Union encore qui aura la souplesse suffisante pour adapter l’enseignement à tous les besoins particuliers; c’est l’Union enfin, qui saura réaliser ce que les hommes compétents et notamment M. Pyfferoen4, admirent tous dans la formation professionnelle en Allemagne, à savoir : l’organisation de l’école professionnelle, non point comme un atelier de formation, mais comme un atelier d’apprentissage complémentaire, pour les élèves qui sont déjà au métier.

A notre avis, — qu’il nous soit permis d’insister quelque peu, — il est nécessaire de considérer l’apprentissage ordinaire de l’atelier comme la base de la formation professionnelle, et l’enseignement de l’école comme un apprentissage complémentaire; il est par conséquent également nécessaire de refuser, dans les écoles destinées aux ouvrières, les élèves qui ne pratiquent pas encore le métier.

Cette dernière proposition, dit m. le Chevalier de Corswarem, est considérée comme un axiome par tous les hommes compétents en Allemagne, et il ajoute qu’elle est également admise comme vraie par presque tous les directeurs d’écoles professionnelles en Belgique. Il la justifie par les deux raisons suivantes :

D’abord, si l’on n’accepte que les élèves qui sont déjà au travail et qui, par conséquent, connaissent tout au moins les premiers éléments du métier auquel ils se destinent, on gagne énormément de temps, et l’on peut supprimer du programme des matières particulièrement difficiles à faire comprendre par le seul enseignement de l’école.

Ensuite, on écarte de cette manière deux catégories d’élèves qui sont le fléau de toutes les écoles : 1° ceux qui n’ont pas envie de travailler sérieusement, les dilettanti, comme les appelle fort bien M. Pyfferoen ; 2° ceux qui sont physiquement ou moralement inaptes au métier.

Evidemment, pour réaliser ce programme, il faut obtenir des patrons qu’ils agissent parfaitement d’accord avec l’école.

Il faudra arriver, coûte que coûte, à leur faire conclure avec leurs jeunes apprenties, ou bien mieux encore avec l’école professionnelle agissant au nom de ses élèves, des contrats d’apprentissage sérieux. Et ici nous croyons pouvoir obtenir facilement l’adhésion et le concours de l’Office des métiers et négoces. Nous avons appris avec plaisir que plusieurs membres des associations patronales se rallient volontiers aux idées émises dans ce rapport quant à l’enseignement professionnel. Si d’une part ces associations exercent leur heureuse influence parmi les patrons, si d’autre part l’Union professionnelle des ouvrières s’entend avec elles, la question de l’apprentissage et de la formation technique sera résolue par le concours des parties intéressées.

Il serait nécessaire, sans aucun doute, d’y ajouter le concours des pouvoirs publics. Ceux-ci, tout en encourageant de leurs subsides les cours professionnels organisés par les syndicats, devraient continuer à favoriser par des primes les patrons qui auraient non seulement pris l’engagement de soigner l’apprentissage de leurs ouvrières, mais en outre, ceux qui consentiraient à agir d’accord avec les organisateurs de l’enseignement complémentaire.

II. — Formation sociale de la femme.

Depuis quelques années nous assistons à l’éveil d’une action des femmes catholiques sur le terrain des œuvres et des institutions sociales. Sa Sainteté Pie X encourageait ces généreux efforts lorsqu’il disait, en parlant des femmes chrétiennes : « Il ne suffit plus qu’elles s’enferment dans des œuvres de bienfaisance proprement dites, où toujours l’on sent l’écart des rangs, la hauteur de celui qui donne, et l’infériorité de celui qui reçoit. Non, je leur demande d’aller au peuple, de lui parler, de lui rendre service dans une vraie confraternité chrétienne, suivant l’esprit évangélique lui-même5 ».

Tout en orientant leur action dans le sens des institutions sociales et sans négliger les œuvres de bienfaisance, les femmes comprennent de plus en plus qu’une sérieuse préparation leur est nécessaire, si elles veulent se vouer efficacement aux œuvres sociales. De divers côtés des essais de cours sociaux ou de cercles d’études sociales pour femmes sont à l’ordre du jour. En Allemagne, sous l’inspiration de Mme Gnauck-Kühne, l’Union féminine (Frauenbund) a organisé des cours professés par des économistes de valeur; en France, des réunions d’études pour dames et pour jeunes filles ont déjà pris quelque développement.

Nous voudrions que ce Congrès si important fût en Belgique l’occasion de coordonner et de développer les groupements ayant pour but la formation sociale de la femme.

Qu’on nous permette d’indiquer brièvement comment nous entendons cette formation nécessaire aux dames et aux jeunes filles qui se préoccupent de l’organisation professionnelle des ouvrières, de leur protection légale et de l’éducation morale des jeunes travailleuses.

Il nous paraît que la bonne organisation et le fonctionnement d’oeuvres sociales, telles que les Unions professionnelles, exigent de la part de celles qui s’y dévouent des connaissances diverses et l’emploi de méthodes dont l’ensemble constitue à la fois une science et un art. C’est dire que la formation sociale de la femme doit être théorique et pratique.

Il lui faudra donc acquérir certaines connaissances spéciales, dont l’absence pourrait rendre son intervention inefficace et peut-être nuisible : l’acquisition de ces connaissances spéciales constituera la formation théorique.

Il faudra qu’en même temps elle développe en elle-même cet esprit social de dévouement et de justice, qui permet de comprendre pourquoi l’ouvrière habile au travail n’exagère pas sa fierté, ni le sentiment de sa dignité, lorsqu’elle préfère pour elle-même les œuvres capables de la faire vivre en travaillant, et qu’elle ne veut point recourir aux institutions de bienfaisance : le développement de cet esprit social constituera la formation pratique.

* * *

Une observation importante est nécessaire avant d’entrer davantage dans notre sujet.

C’est un fait que les meilleures parmi les ouvrières, les plus intelligentes, les plus dévouées, les mieux disposées à nous aider dans le développement de nos institutions sociales, s’éloigneraient, instinctivement défiantes, si nous les traitions avec hauteur et si nous avions la prétention de leur imposer nos volontés et nos manières de voir. Le sens social est à la fois du doigté, du tact, du bon goût, de la délicatesse et de la bienveillance ; il nous amène précisément à comprendre que nous devons suffisamment mêler notre vie à celle des ouvrières elles-mêmes, et qu’il nous faut prendre contact avec elles, saisir leurs aspirations, si nous voulons être formées de façon à leur rendre service selon la parole de Pie X : « dans une vraie confraternité chrétienne ». La formation sociale dont nous parlons sera donc le résultat des études que nous ferons avec les ouvrières, et du travail auquel nous collaborerons en organisant les œuvres professionnelles qui sont les leurs, et non pas les nôtres.

* * *

Mais comment coordonner ces études et ces travaux faits en commun par des ouvrières et des personnes plus instruites ou de condition aisée ? Pour répondre à cette question, nous exposerons les essais tentés en ce sens à Liège au cours de ces dernières années.

Pour travailler à la formation sociale de la femme, nous avons organisé des études à trois degrés.

Au premier degré viennent les enquêtes sur les conditions de travail d’un métier déterminé. C’est un début facile : les femmes possèdent naturellement l’art de s’informer ou d’interviewer; or, faire une enquête c’est interviewer, c’est prendre des renseignements. Mais ceux-ci doivent être précis, exacts et classés dans un ordre qui permette d’en tirer des conclusions pratiques. A cette fin l’enquête sera guidée par un questionnaire bien conçu6.

Généralement deux ou trois ouvrières d’un même atelier unissant leurs efforts, arrivent facilement à y répondre et même à y ajouter divers renseignements précieux. Parfois, cependant, il y a lieu d’adjoindre à ces ouvrières une personne plus instruite qui les aide à donner aux réponses la précision et la forme requises. Combien ces enquêtes sont instructives pour les femmes de condition aisée! Elles leur révèlent dans quelles conditions désastreuses et pour quels salaires, dérisoires souvent, s’épuisent tant de jeunes filles, dont le sort jusque-là les a laissées indifférentes.

L’esprit social ne commencera-t-il pas déjà à s’éveiller chez celles qui auront collaboré avec les ouvrières à ces études du premier degré ? Que de services elles pourront rendre aux ouvrières victimes d’abus criants dans certains ateliers ! Avec quel empressement elles s’efforceront de faire cesser le mal, soit en cherchant à placer ces ouvrières dans de meilleures maisons, soit en avertissant l’inspection du travail, si celle-ci est capable de faire disparaître les abus !

Mais bientôt le cœur et l’intelligence de la femme qui a fait des enquêtes sociales deviennent plus exigeants. Elle s’est trouvée en présence de misères ; elle a constaté des injustices dont elle voudrait prévenir le retour. Elle comprend qu’il doit y avoir des lois protectrices de l’ouvrière : elle voudra les connaître pour être à même de veiller à leur application ; elle souhaite découvrir le moyen de garantir un salaire suffisant à la femme qui travaille, afin que celle-ci ne soit pas exposée à chercher d’autres ressources au prix de son honneur : L’Union professionnelle lui apparaîtra comme l’œuvre rédemptrice, et elle devra en étudier tout le mécanisme et tous les rouages.

Enfin, par suite des préoccupations plus élevées dont elle remplira sa vie, la femme engagée dans cette voie comprendra combien souvent l’éducation morale et religieuse est en dessous des exigences de la conscience qui veut être éclairée, et elle cherchera à relever le niveau moral et religieux. De là, trois sortes de sujets devront être abordés dans les « réunions d’études » qui viendront après le travail des enquêtes, c’est-à-dire au second degré.

Parfois on étudiera un point de la législation nécessaire pour garantir la dignité de la femme ; d’autres fois on examinera successivement sous tous les aspects l’organisation et le développement des Unions professionnelles ; d’autres fois encore on approfondira une question de morale et de religion. Pour traiter chacune de ces différentes questions, on fera appel, selon les sujets, au concours d’un docteur en droit, d’un sociologue compétent en la matière, d’un hygiéniste ou d’un membre du clergé.

Parmi les sujets qui ont été étudiés au cours de nos réunions mensuelles, nous nous permettrons d’en citer quelques-uns : L’esprit d’association ; quelques moyens de le développer ; le rôle du syndicat dans l’éducation professionnelle et morale de ses membres ; les qualités d’un bon membre de syndicat ; — Informer, propager, agir, ou les devoirs de la syndiquée ; — L’hygiène des ateliers, — Préparation au mariage : hygiène, budget, morale, religion, etc.

Une trentaine de jeunes filles et de dames, appartenant à des professions et à des conditions diverses sont présentes à ces réunions. Après l’exposé de la question, la discussion s’engage et elle a d’ordinaire pour résultat de faire préciser ou expliquer l’un des points signalés par le rapporteur.

La présidente, élue par les membres, est une brave et intelligente tricoteuse à la machine, plus âgée que les autres et dont la parole convaincue, claire et précise, a conquis la sympathie générale. L’une des secrétaires, qui cultive volontiers la sténographie, fait de nos séances des comptes rendus qui soutiendraient la comparaison avec ceux des assemblées les plus graves. Les réunions commencent et se terminent par une courte prière.

Tel est notre Cercle d’études ; nous croyons qu’il donne peu à peu aux dames et aux jeunes filles qui le fréquentent des préoccupations et des connaissances sociales, dont les organisations professionnelles profiteront, puisqu’elles seront vivifiées par l’esprit nécessaire à leur fonctionnement. N’est-ce pas un Evêque Catholique qui vient d’écrire un livre auquel il a donné comme titre : Plus de joie7 ? Il voudrait que l’éducation moderne répandit plus de joie dans les âmes, parce que les âmes ont besoin de joie, comme les fleurs ont besoin de soleil. Il semble que nos réunions d’études rendent plus joyeuses les âmes féminimes. De nouveaux horizons s’ouvrent devant elles ; dans leurs cœurs s’éveillent des espérances ravissantes, et l’idéal de justice, dont elles entrevoient la réalisation dans l’avenir, donne à leur vie un but élevé qui ennoblit toutes leurs aspirations. Elles ressentent les impressions que l’on éprouve en assistant à un lever splendide du soleil, et, avec le poète de la Route Enchantée, elles sont optimistes et radieuses, comme au matin d’un beau jour ; car dans leur vie, illuminée de clartés nouvelles,

… Tout paraît renaître et refleurir ;

La divine rumeur des choses recommence

Et semble accompagner en un concert immense

Le ruissellement d’or des blés qui vont mûrir8.

Eh oui ! il nous semble que les blés vont mûrir ; c’est- à-dire que nous arrivons à l’heure où il faut se disposer à cueillir dans le monde des ouvrières une ample moisson de recrues pour les institutions sociales, pour l’organisation professionnelle et pour les œuvres d’éducation morale des travailleuses.

Mais, comme disait le Christ, la moisson est grande et les moissonneurs sont peu nombreux. Il nous faut donc augmenter le nombre des moissonneurs ; dans chaque chef-lieu d’arrondissement il faut réunir un groupe de dames et de jeunes filles capables d’organiser sur les différents points de la ville et des faubourg des sections ou des unions professionnelles pour les divers métiers féminins.

Pour notre part, nous avons commencé à réaliser ce projet, en constituant un nouveau groupe d’études que nous appelons : « section de propagande ». c’est le troisième degré. Nous sommes douze membres au cercle d’études, qui avons accepté très volontiers d’en faire partie. Chacune a choisi la partie dans laquelle elle veut se spécialiser : l’une s’occupe surtout des lingères, une autre des brodeuses, une autre encore des couturières, une quatrième des demoiselles de magasin, et ainsi de suite ; de telle sorte que chaque catégorie puisse être spécialement organisée par l’une de nos propagandistes.

Sans doute, il y a une formation générale que toutes les propagandistes doivent acquérir ; elle sera le fruit du Cercle d’études et du coude-à-coude fréquent aux réunions hebdomadaires de la section de propagande. Mais une formation spéciale s’impose également si l’on ne veut pas être condamné à rester superficiel dans l’organisation des œuvres et à subir les mécomptes résultant d’un tâtonnement stérile.

Aux réunions hebdomadaires, chaque propagandiste à tour de rôle, fait une lecture choisie de préférence dans l’évangile ou dans un livre religieux, et applicable à la vie courante ou au genre d’apostolat auquel nous nous dévouons. Chaque membre, à tour de rôle également, remplit l’office de secrétaire et chacune, suivant un ordre déterminé par le sort, présente un court rapport que l’on discute ensuite. Au début, ce rapport peut consister simplement à résumer et à apprécier une publication, choisie parmi les ouvrages ou les brochures des meilleurs auteurs qui traîtent des choses sociales féminines. Il importe, en effet, que les propagandistes soient tout d’abord au courant de la littérature sociale, déjà assez considérable, qui expose la théorie et la pratique des œuvres pour femmes.

Afin de compléter la formation que chaque petit groupe analogue aux nôtres pourrait acquérir dans son milieu, il nous semble qu’il faudrait organiser une ou deux fois chaque année, à Bruxelles par exemple, des cours sociaux ou des semaines syndicales pour femmes. Dans ces réunions annuelles ou semestrielles, chaque propagandiste apporterait et recueillerait renseignements lumières, encouragements ; on y apprendrait à coordonner, à synthétiser et à unifier l’ensemble des connaissances spéciales et des méthodes qui constituent ce que nous avons appelé la science et l’art nécessaires à celles qui s’occupent des institutions sociales. Ces réunions elles-mêmes devraient être préparées par un Comité centrai, représentant les divers groupes féminins du pays.

Tels sont les organisme que nous croyons nécessaires à la formation sociale des femmes. Enquêtes sur les conditions du travail féminin, cercles d’études, sections de propagande, cours sociaux ou semaines syndicales ; cet ensemble de groupes, vivifié, encouragé, inspiré par un comité central : voilà le plan que nous proposons à l’activité des personnes qui veulent élever le niveau moral et intellectuel des dames et des jeunes filles engagées dans les œuvres. La réalisation de ce programme est possible et ne nous paraît pas au-dessus de leur dévouement, de leur générosité et de leur zèle.

Nous résumons en quelques propositions les idées principales des deux parties de ce rapport et nous proposons au Congrès les vœux suivants.

I.

1° Les unions professionnelles féminines doivent prendre l’initiative de cours professionnels pour femmes9.

2° Elles doivent s’efforcer d’obtenir le concours des associations patronales pour régler les questions de l’apprentissage ordinaire des ateliers au moyen de contrats sérieux10 ;

3° Il y a lieu de réclamer des pouvoirs publics, des subsides en faveur des cours professionnels susdits et des primes pour les patrons qui favorisent l’apprentissage et agissent d’accord avec les organisateurs de cet enseignement technique.

II.

1 ° Il est nécessaire de développer la formation sociale des dames et des jeunes filles engagées dans les oeuvres.

A cette fin, on doit les amener à faire des enquêtes sur les conditions du travail féminin et à fonder des cercles d’études avec le concours des personnes compétentes dans les matières à étudier11 ;

2° Il est nécessaire qu’un certain nombre de femmes, s’occupant d’institutions sociales, se spécialisent, afin de se préparer à travailler efficacement à l’organisation et au développement d’une œuvre feminine déterminée ;

3° Il est désirable que des semaines syndicales ou des cours sociaux pour femmes soient institués sur l’initiative et sous l’inspiration d’un comité central représentant les œuvres sociales pour femmes12.

V. Cappe.

Notes

1Chevalier de Corswarem. Rapport sur la situation de l’enseignement professionnel en Belgique. — Congrès de Hasselt.

2M. Julien Dalemont, professeur à l’Université de Fribourg, cite comme exemple les dentellières belges, qui, après cinq ou six, et même dix ans d’apprentissage, arrivent à gagner le ridicule salaire de un franc par jour, et deux francs exceptionnellement (Revue de Fribourg, octobre 1904). Mme Jean Bruhnes relève la même situation invraisemblable dans L’Association catholique du 15 mai 1904. Ces deux écrivains se sont documentés dans le livre de M. P. Verhaegen, sur l’état de l’industrie des dentelles en Belgique.

3Mlle Rochebillard : Enseignement professionnel des jeunes filles, (brochure de l’Action Populaire).

4Pyfferoen, Rapport sur renseignement professionnel en Allemagne, p. 355.

5Bulletin de la Ligue Patriotique des Françaises, n° de décembre 1904.

6Voir les questionnaires d’enquêtes dans la deuxième partie de cet ouvrage.

7Mehr Freude, par Mgr. von Keppler, évêque de Rottenburg.

8Lever du soleil, dans la Route enchantée, par Ad. Hardy.

9Plusieurs unions professionnelles féminines ont institué des cours professionnels pour leurs membres. Ce sont notamment : à Anvers, (25. rue de Presbytère) le Syndicat des Tailleuses et Lingères, et celui des Demoiselles de Magasin et Employées de Commerce ; à Liège, l’Union professionelle de l’Aiguille (4, rue St-Etienne) et l’Union professionnelle des Demoiselles et Employées de Magasin (id.) ; à Vilvorde, le Syndicat des Tailleuses ; à Braine-le-Comte, le Syndicat de l’Aiguille de l’arrondissement de Soignies.

10Il existe deux Secrétariats d’apprentissage pour métiers féminins : à Liège (4, rue St-Etienne) et à Braine-le-Comte. D’autres sont en voie de formation.

Pour les renseignements concernant l’enseignement professionnel et l’apprentissage, voir plus loin la leçon de Mlle Chr. Hentjens, sur ce sujet.

11De nombreux cercles féminins d’études sociales se sont formés au cours de ces ceux dernières années (1910-1911). Voir page 21, le rapport sur les Cercles d’études féminins.

12Les deux premières « semaines sociales féminines » se sont tenue» en 1911. L’une à Bruxelles, (Cercle « Union et Travail » rue Brialmont, 11) en français, les 13,14, et 15, avril ; l’autre à Anvers, (« Vrouwenorganisatie », 25, rue du Presbytère) en flamand, les 7 et 8 août. L’une et l’autre ont été suivies par plus de 400 auditrices.

En outre, au Congrès de la Ligue démocratique Belge à Nivelles en 1910 et au Congrès de la même Ligue à Courtrai en 1911, il y eut chaque fois une section féminine, suivie avec le plus grand intérêt.

Les dames flamandes ont aussi organisé à Herenthals, le 3 septembre 1911, un Congrès social, consacré aux diverses manifestations de l’action sociale de la femme. Ce congrès auquel participèrent plus de 400 membres, eut un grand succès.

SOURCE

Victoire Cappe, La Femme Belge, Education et action sociales, Bibliothèque de la Revue Sociale Catholique, Louvain, 1912, 326p.