Chap. IX: Les bourses du travail

Chapitre IX

Les Bourses du travail

On aurait tort de considérer les Bourses du Travail comme étant simplement destinées à rapprocher les offres et les demandes d’emplois, sans autres préoccupations matérielles ou morales. Leur mission est beaucoup plus importante parce qu’elles mettent en présence de graves intérêts : ceux des patrons, dont la prospérité commerciale dépend en grande partie de la valeur du personnel qu’ils emploient, et ceux des ouvrières et employées, dont les conditions de travail sont souvent les conditions de la vie même.

La Bourse du Travail assume donc la charge de fournir aux patrons qui s’adressent à elle un personnel convenable. A cette fin, elle a le devoir de s’enquérir de la capacité professionnelle et de la valeur morale des candidates qu’elle présente. D’autre part, elle doit écarter soigneusement toutes les offres d’emplois qui seraient de nature à compromettre la moralité et les intérêts matériels des ouvrières et des employées.

La Bourse du Travail a également pour mission de veiller dans une certaine mesure au respect des collectifs et des tarifs arrêtés par les unions professionnelles. Elle ne doit pas faire de tort aux travailleur syndiquées, ni aux patrons qui les occupent ; elle doit donc s’abstenir d’accepter des offres et des demandes d’emplois à des prix inférieurs au minimum fixé par les syndicats. C’est ce qui assigne à la Bourse du Travail une place importante dans la question ouvrière. Elle doit être un des organismes destinés à veiller à l’exécution et à la sanction des conventions collectives. De ce chef, elle constitue un lien puissant entre le monde patronal et le monde ouvrier. C’est pourquoi il faut considérer la Bourse du Travail comme un rouage syndical qui doit fonctionner sous la direction des: associations patronales et ouvrières.

Administration : Ce sont, en effet, les intéressés eux-mêmes, les patrons et les ouvrières employées, qui logiquement doivent être appelés à administrer les bourses du travail. Autrement dit, celles-ci seront paritaires ; elles fonctionneront avec l’appui et sous le contrôle simultanément des chefs d’entreprises, des ouvrières et employées, ainsi que des associations professionnelles qui les représentent. L’Etat n’accorde d’ailleurs ses subsides qu’aux Bourses du Travail, dont l’administration est confiée à une commission comprenant en nombre égal des patrons et des ouvriers et employés.

La Direction effective des Bourses du Travail féminin doit naturellement être confiée à une femme. Il est à désirer que les bourses plaçant hommes et femmes disposent d’un personnel féminin pour recevoir ces dernières. La raison en est que parfois le bureau des Bourses du Travail entendra l’exposé de situations délicates qui s’avouent plus facilement entre femmes, et pour lesquelles la perspicacité et la bonté d’un cœur féminin pourront trouver les encouragements et les conseils nécessaires.

Une directrice aura également plus d’aptitude qu’un directeur pour traiter des questions relatives aux professions féminines, et même jusqu’à un certain point, pour démêler le caractère et les aptitudes des candidates et les guider dans le choix d’un emploi.

Représentant les syndicats, la directrice de la Bourse du Travail devra posséder une certaine formation syndicale lui permettant au cours de ses entretiens avec les ouvrières et employées de signaler clairement et brièvement les avantages de l’association, l’importance de l’enseignement professionnel, la nécessité d’un apprentissage, etc. Elle se chargera également du contrôle des chômeuses.

Manière de faire les placements — Propagande. Une bourse du travail sérieuse vise moins à faire un grand nombre de placements qu’à assurer la stabilité de ceux qu’elle effectue. A cette fin, elle renseignera les personnes qui s’adressent à elle aussi complètement et exactement que possible sur les offres et les demandes d’emplois qu’elle leur présente. Une bonne renommée est préférable à toute publicité. Cependant, pour faire connaître l’institution, on pourra très utilement avoir recours aux affiches et aux avis dans les journaux. Des démarches personnelles auprès des patrons produiront également de bons résultats.

Ressources. Les Bourses nouvellement créées et agréées par l’Etat, reçoivent à titre de subsides de premier établissement une somme s’élevant en moyenne à 200 fr. Les autres subsides accordés dans la suite, sont proportionnels à l’importance des opérations de ‘ l’institution. Ils ne sont pas suffisants pour soutenir celle-ci et il est à désirer que préférablement à toute intervention de la bienfaisance, ce soient les associations professionnelles elles-mêmes qui couvrent les frais. Elles acquerront ainsi plus d’autorité pour y exercer leur influence et les intéressés auront plus de confiance dans cette institution qui sera la leur.

* * *

Cet aperçu succinct et d’ordre général concernant les Bourses du Travail sera complété utilement, croyons nous, par un aperçu de la situation des Bourses du Travail au cours de l’année 1910. Nous l’extrayons de la Revue du Travail, 31 mai 1911, n° 10, p. 541.

Il y avait à la fin de 1910, 31 bourses agréées par l’Etat : 25 plaçant les hommes et les femmes ; 5 les hommes seulement, l’une s’occupant que du placement des femmes (cette dernière à Bruxelles : rue Locquenghien).

Voici la situation relative au placement des femmes pour l’ensemble des bourses.

Demandes d’emplois.

Nombre des demandes :  13.176

Capacité professionnelle des personnes demandant un emploi :

Ouvrières complètes . . . 11.906 (90 %)

Demi-ouvrières 411 (3 %)

Apprenties 559 (5 %)

Age.

En dessous de 16 ans . . . 979 (7 %)

De 16 à 20 ans 3.942 (30 %)

De 21 à 35 ans . . . . . 5,958 (45 %)

De 36 à 50 ans 1.840 (14£)

De plus de 50 ans … . 457 (4 %)

Industrie ou profession exercée.

Professions industrielles . . 2.825 (21 %)

Autres professions10. . . 10.351 (79 %)

Etat civil.

Mariées 3.160 (24 %)

Veuves avec enfants … 462 (3 %)

Célibataires 9.554 (73 %)

Situation par rapport aux syndicats et aux caisses de chômage.

Affiliées à un syndicat professionnel   685 (5 %)

Affiliées à une caisse de chômage    643 (5 %)

Instruction.

Ne sachant ni lire, ni écrire .  558 (4 %)

Offres d’emplois.

Nombre des offres :  9,889

Capacité professionnelle des ouvrières demandées :

Ouvrières complètes . . .  8.491 (86 %)

Demi-ouvrières   538 (5%)

Apprenties 860 (9 %)

Industrie ou profession des ouvrières demandées :

Professions industrielles proprement dites  2.633 (26 %)

Autres professions ….  7.256 (74 %)

Placements.

Nombre de placements :  5.546

Capacité professionnelle :

Ouvrières complètes . . . 4.980 (90 %)

Demi-ouvrières 232 (4 %)

Apprenties 334 (6 %)

Age.

En dessous de 16 ans . . . 385 (7 %)

De 16 à 20 ans 1.643 (30 %)

De 21 à 35 ans 2.659 (48%)

De 36 à 50 ans 743 (13 %)

De plus de 50 ans . …  116 (2 %)

L’industrie ou la profession des placées.

Professions industrielles propt dites  1.366 (25 %)

Autres professions …. 4.180 (75 %)

Rapport entre les demandes, les offres et les placements.

1. Demandes et offres.

Le rapport proportionnel entre le nombre des demandes (13.176) et celui des offres (9889) a été de 133 demandes pour 100 offres.

2. Demandes et placements.

Sur 100 demandes, 42 placements.

3. Offres et placements.

Pour l’ensemble (hommes et femmes) le chiffre des placements pour 100 offres a été de 61.

Dans le courant de l’année 1911 deux bourses du travail pour femmes ont été fondées ; ce sont à Bruxelles, celle de la Ligue des Femmes Chrétiennes (rue du Pépin 38) ; à Liège, celle des Groupé professionnels féminins (rue St Etienne 4).

V. Cappe.

Notes

1Cf. L. de Contenson. Les Syndicats professionnels féminins.

2Administration et Rédaction : 23, rue du Presbytère à Anvers ; Prix de l’abonnement 2 frs.

3L’Aiguille : administration et rédaction : 4, rue St Etienne, Liège.  Abonnement 2 frs. Réductions importantes pour les syndicats. Le premier numéro a paru en novembre 1911.

4Rapport présenté au Congrès de Malines, les 23-26 septembre 1909, par Mlle. V. Cappe. Voir les statuts de l’U. P. de l’Aiguille, dans la 2e partie de cet ouvrage.

5Le syndicat compte actuellement (1911) 186 membres qui paient régulièrement leurs cotisations ; de plus une cinquantaine d’ouvrières à domicile forment un syndicat autonome.

6Voir règlement, 2° partie.

7Cette caisse est actuellement transformée en caisse de crédit. Le fonds spécial dont nous parlons n’existe plus ; la caisse étant uniquement constituée par les versements des intéressées.

8Voir le règlement dans la 2° partie de cet ouvrage.

9Voir chapitre 1, p. 13 et suiv., et chapitre II, p. 21.

10Commissionnaires, femmes d’ouvrage, servantes, demoiselles de magasin.

SOURCE

Victoire Cappe, La Femme Belge, Education et action sociales, Bibliothèque de la Revue Sociale Catholique, Louvain, 1912, 326p.