Chap. VI: Les syndicats féminins

CHAPITRE VI

Les Syndicats féminins

Le Syndicat et l’Education des Ouvrières

Extrait d’un rapport à la Section féminine du Congrès de la Ligne Démocratique Belge à Courtrai, le 29 septembre 1911, par Mlle V. Cappe.

INTRODUCTION

Au congrès diocésain qui se tint à Paris le 1er mars 1909, Mr Jean Lerolle, l’éminent président de la Jeunesse Catholique, précisait en ces termes, à propos des Syndicats féminins, ce que le Syndicat ne doit pas être et ce qu’il doit être.

« Le Syndicat, disait-il, n’est pas une œuvre au sens où, dans nos milieux catholiques, on entend d’ordinaire ce mot. C’est une institution économique et sociale. Sans doute il ne saurait se désintéresser du progrès moral, car le progrès moral est une condition essentielle du progrès social ; mais il n’a pas pour but de promouvoir. Ses fonctions et sa mission sont autres. Il a pour but la défense des intérêts économiques de la collectivité ouvrière ou patronale qu’il représente ; en particulier il a pour but la discussion et la réglementation des conditions du travail. Il n’est pas un patronage pour adultes, mais une association professionnelle, un instrument d’organisation sociale »1.

Afin de faire mieux comprendre les méthodes que nous préconiserons tantôt pour réaliser l’éducation syndicale de l’ouvrière, il nous paraît utile d’insister quelque peu sur les principes si justement précisés par M. Lerolle, en marquant ce qui distingue le syndicat, aussi bien des œuvres religieuses et charitables, que des autres institutions sociales.

Un Syndicat n’est pas un patronage. Dans le patronage l’on s’attache à préserver la vie morale et religieuse des jeunes filles; on leur procure des plaisirs honnêtes, et l’on s’efforce de leur inculquer des habitudes de vertu et de piété. — Ce n’est pas une association pieuse, telle qu’une congrégation ou une confrérie; ce n’est pas non plus une œuvre d’apostolat religieux. Le but immédiat du Syndicat n’est pas le même que celui de ces différentes œuvres. Sans doute, il concourt ai bien moral individuel et collectif de ses membres, soit en leur assurant « le minimum de bien-être requis pour l’exercice de la vertu », soit en leur obtenant des conditions de travail conformes à la justice et à la morale ; mais il poursuit ce but par des moyens spéciaux, à savoir : par la défense et le développement des intérêts professionnels.

Un Syndicat n’est pas une œuvre de bienfaisance, ni une caisse d’assistance. Il ne reçoit et ne distribue pas d’aumônes ; il doit subsister de ses propres ressources, et ses membres sont des personnes qui légitimement prétendent vivre de leur travail, sans recourir à la mendicité.

Enfin un Syndicat n’est pas une caisse de pensions ni une mutualité. Il peut dans certains cas, et accessoirement, organiser dans son sein toutes espèces d’œuvres d’assurance et de prévoyance ; mais il est essentiellement une association ayant pour but l’étude et la défense des intérêts collectifs d’une profession déterminée. S’il n’était question que d’assurance et de prévoyance, il n’y aurait pas lieu de s’en tenir à l’union des personnes exerçant la même profession. Souvent même, il y aurait avantage à unir les membres des professions les plus diverses dans la même association, comme c’est d’ordinaire le cas pour les mutualités d’assurance contre les maladies, les accidents, les incendies, la vieillesse, etc. Mais parce que le syndicat doit étudier et défendre des intérêts professionnels, il faut qu’il unisse des membres d’un même métier ou d’une même profession. Il en résulte que le syndicat ne peut accomplir sa fonction propre et essentielle sans une éducation appropriée. C’est ce que appellerons : « l’Education syndicale ».

II

L’Education syndicale doit comprendre une formation intellectuelle, une formation morale et une formation professionnelle. C’est premièrement une mentalité éclairée, toute illuminée des enseignements sociaux se rap- portant à leurs droits et à leurs devoirs d’ouvrières, qu’il faut développer particulièrement dans l’élite des membres de l’union professionnelle. Ce sont en second lieu des tempéraments, des caractères droits, loyaux, justes, fermes et persévérants qu’il faut forger et fortifier sans cesse dans ces âmes féminines, qui sont tous les jours aux prises avec les difficultés de la lutte pour la vie. Ce sont, en troisième lieu, des connaissances, une habileté et des goûts professionnels, qu’il faut répandre et affiner, pour rendre les ouvrières capables de relever leurs diverses professions et de faire prospérer l’industrie qui les emploie. Comment cette triple formation syndicale peut-elle se poursuivre ? C’est ce que nous essayerons d’indiquer, en signalant surtout les procédés concrets.

1. La formation intellectuelle, la mentalité syndicale, résulte principalement de l’éducation que donne le cercle d’études. — Nous pouvons dire qu’à Liège, toutes les réunions syndicales revêtent la forme d’un cercle d’études. Ainsi, plusieurs fois par mois chacun de ces syndicats convoque tous” ses membres ou une élite de ses membres. — Chaque Union professionnelle est d’abord réunie mensuellement pour entendre une causerie ou une conférence suivie de discussion, sur une question d’ordre économique ou professionnel. C’est parfois une causerie traitant de l’enseignement professionnel et de l’apprentissage, ou bien une leçon donnée par un médecin sur l’hygiène des ateliers, la durée du travail, les excès qu’il faut éviter, etc. D’autres fois encore, c’est une conférence par un avocat, qui explique quelques points des lois protectrices du travail féminin. Ce sont aussi des causeries très fréquentes sur le rôle et l’organisation des syndicats, les devoirs des syndiquées, etc.

Ces syndicats féminins possèdent en outre une commission d’études qui se réunit une ou deux fois par mois. Ces commissions sont composées d’une vingtaine d’ouvrières, dont le sens social est le mieux éclairé et dont le dévouement s’affirme par un plus grand désir de s’instruire. On y étudie et on y discute en détail les intérêts spéciaux du métier. Par exemple, les ouvrières à domicile ont examiné et étudié les différents systèmes de réglementation légale du travail à domicile en France, en Allemagne, en Angleterre, et plus récemment les projets de lois élaborés pour la Belgique, par Mm. Pierre Verhaegen et Camille Huysmans. Elles ont lu et commenté les meilleurs rapports présentés à Bruxelles les 14, 15 et 16 septembre 1910 au Congrès International du Travail à domicile, sur l’hygiène du Travail en chambre et sa réglementation par la loi et par les syndicats.

Des tarifs de salaires pour le travail aux pièces ont été également élaborés par le soin de cette commission.

Les ouvrières en atelier ont approfondi particulièrement cette année, la question des salaires, de la durée du travail et du repos dominical ; s’aidant de questionnaires appropriés, elles ont fait de nombreuses enquêtes qui leur ont permis de préciser le programme d’action de leur syndicat.

Enfin, la commission des employées et demoiselles de magasin a principalement mis ses efforts à rechercher ce que devait être le contrat d’emploi. Elle s’est livrée à une enquête qui la mettra à même de participer à celle qu’ordonnera bientôt le Ministre de l’Industrie et du Travail.

Il nous reste encore à signaler un puissant moyen de formation syndicale et professionnelle. C’est le journal syndical, atteignant les membres qui n’ont pu assister aux réunions et rappelant aux autres les enseignements qu’elles y ont reçus.

Les syndicats féminins anversois ont l’honneur d’avoir été les premiers à s’en servir. Leur journal des tailleuses et lingères, « Met Naald en Draad »2, poursuit l’éducation de ses lectrices dans d’excellents petits articles sur l’Union Professionnelle, son but, ses moyens d’action, les salaires, le repos dominical, etc. Il leur fournit aussi un patron dessiné illustrant une leçon de coupe. Tous les syndicats flamands des ouvrières de l’aiguille devraient avoir à cœur de s’y abonner. Pour notre part, nous sommes heureuses d’annoncer aux syndicats wallons, que les ouvrières wallonnes imitant leurs compagnes flamandes ont aussi leur organe professionnel édité par le syndicat de l’Aiguille de Liège3.

* * *

Mais en matière d’éducation syndicale comme dans toute éducation, la formation intellectuelle est insuffisante et peut même être nuisible sans formation morale. Il faut qu’elles se complètent l’une l’autre. Ainsi la formation du caractère, du tempérament juste et droit, sera acquise grâce aux travaux d’enquêtes, en recherchant avant tout la vérité, la précision, l’exactitude et la justice. Nul doute, par exemple, que ces genres de travaux habituent les ouvrières à ne formuler que des revendications justes et mûrement réfléchies. De même, l’étude et l’appréciation des questions de tarifs de salaire d’hygiène et d’heures de travail, d’inspection et de législation sociale formeront les ouvrières aux idées de justice et de solidarité chrétiennes. Elles sauront envisager les intérêts de toutes leurs compagnes, et considérer comme un véritable devoir de ne pas leur faire une concurrence injuste.

Qu’on nous permette de raconter un fait : Il y a quelques semaines, le patron d’une maison importante de Liège, faisant en gros le commerce de confections ouvrières, offrait au Syndicat des ouvrières à domicile, de l’ouvrage qu’il consentait à garantir toute l’année, si on lui procurait des ouvrières.

Le syndicat répondit qu’il ne pouvait évidemment engager ses membres sans connaître les prix payés pour chaque pièce. Avec beaucoup de complaisance le patron accepta alors de recevoir la vice-présidente du Syndicat, une excellente ouvrière ; il lui montra les pièces à confectionner et en indiqua les prix de façon. Il s’agissait de chemises et de pantalons d’hommes, de jupons et de tabliers de femmes, d’un travail soigné. Les ouvrières spécialistes qui confectionnent ces différents objets, furent alors convoquées pour communication du tarif patronal. Elles décidèrent, après discussion, que quatre d’entre-elles accompagnées par la vice-présidente, se rendraient chez le patron et lui demanderaient qu’une pièce de chaque espèce soit donnée à confectionner à chacune d’elles.’selon sa spécialité, pour appréciation du temps requis, du fil à fournir et par conséquent du prix à réclamer. C’est ce qui fut fait et le patron accepta de leur donner les échantillons demandés.

Quelques jours après, dans une nouvelle séance, ces mêmes ouvrières indiquaient le nombre d’heures qu’elles avaient consacrées à leur besogne. Les prix proposés par le patron garantissaient à peine un salaire de 0,07 fr. à 0,08 fr. par heure de travail.

C’était évidemment trop peu pour une ouvrière normale, obligée de vivre de son travail, dans une ville telle que Liège. Le Syndicat qui ne voulait pas que ses membres eussent travaillé pour des prix si infimes, leur paya leur travail d’après le minimum fixé par l’Union Professionnelle c’est-à-dire à peu près 5 fois le prix offert par le patron.

D’autre part les membres, dont plusieurs cependant souffraient de la morte-saison, trouvèrent qu’elles ne devaient pas augmenter le nombre de ces ouvrières qui font baisser les salaires en acceptant des prix trop réduits et qu’il était préférable que la caisse du Syndicat continuât à payer des indemnités aux chômeuses, plutôt que de les voir s’épuiser pour des salaires semblables.

Cependant il fallait donner une réponse au patron auquel d’ailleurs le syndicat avait proposé de faire un contrat, en cas d’entente. La vice-présidente reporta les ouvrages, en reçut le prix fixé par le patron et avisa celui-ci de la décision, en lui demandant s’il ne p0uf rait majorer ses prix.

Le patron refusa, tout en reconnaissant que les prix qu’il offrait n’étaient pas très élevés ; la concurrence qu’il avait à supporter de la part des autres maisons ajouta-t-il, ne lui permettait pas de payer davantage. D’autre part, il se montra assez étonné que le Syndicat eut une caisse suffisante pour payer des indemnités aux chômeuses.

Cet essai de contrat n’a donc pas réussi. Mais il a été utile au point de vue éducatif. En effet, ces examens d’ouvrages ; la précision du temps qu’il faut pour les bien faire ; la fixation du salaire juste qui devrait être payé ; les démarches faites par une, puis par quatre ouvrières, chez le patron, démarches faites au nom et dans l’intérêt de toutes ; les discussions des propositions du patron et des avis donnés par quelques ouvrières : ce sont là autant d’efforts, des riens si on veut, qui apparemment n’aboutissent pas à grand chose. Nous disons, au contraire, que ces petits riens sont d’excellents exercices. Ils font l’éducation morale des ouvrières et ils préparent l’élite à trouver les prochaines solutions qui doivent relever les professions féminines. Ils apprennent à réfléchir aux conditions désastreuses que tant d’ouvrières acceptent inconsidérément ; sans penser qu’elles compromettent leur santé et parfois celle de leurs petits enfants, si elles sont mères ou destinées à le devenir. Ils font comprendre dans quelle mesure la réglementation légale est nécessaire et dans quelle mesure la loi elle-même aura besoin du Syndicat.

Enfin, les ouvrières ainsi formées se montrent soucieuses de leurs devoirs vis-à-vis des patrons ; conscientes de leurs droits, elles auront appris à considérer ceux des autres. Il en résulte que l’esprit de l’Union Professionnelle sera celui de la concorde et des conventions légitimes.

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2. Le Syndicat, dont la mission est de développer les. intérêts professionnels, doit veiller à rendre ses membres capables de fournir un bon travail. Une des causes de l’avilissement des salaires est certainement le manque de formation professionnelle des ouvrières. Le Syndicat doit y remédier… (Voir la leçon de Melle Ch. Hentjens, page 115)

3. En véritable éducateur de l’ouvrière, le Syndicat l’affranchira donc en augmentant sa valeur professionnelle et en lui formant une mentalité et un caractère qui la rendent capable de bien comprendre ses devoirs et de défendre ses droits. Sans doute les ouvrières devront être aidées dans cette œuvre de relèvement. Il importe cependant que le syndicat soit la chose des syndiquées. Il n’est pas, disions-nous, en commençant « une œuvre pour les ouvrières ; » il est une association professionnelle, et comme telle, il doit être conduit par les travailleuses elles-mêmes. Il pourra trouver en dehors de ses membres des conseillers moraux et juridiques ; des personnes étrangères à la profession, si elles méritent confiance, pourront se dévouer à l’éducation d’une élite de dirigeantes parmi la classe ouvrière. Toutefois ces conseillers et ces personnes ne devront jamais devenir des maîtres qui imposent leur volonté, ni des commandants qui ordonnent toutes choses ; ce serait rendre l’éducation syndicale impossible et faire dévier le Syndicat en lui faisant manquer son but.

Puisse le dévouement des dames et des jeunes filles qui travaillent à la cause des ouvrières, être assez généreux et oublieux de lui-même. Son succès et sa récompense seront d’autant plus beaux, le jour où l’ouvrière formée par l’Union Professionnelle, pourra avec une fierté légitime prendre elle-même tout le soin de ses intérêts et de ceux de ses compagnes.

L’AIGUILLE

Union Professionnelle reconnue, à Liège (4, rue St-Etienne)4

L’Union professionnelle de l’Aiguillé, de l’arrondissement de Liège, fonctionne depuis plus de deux ans. Il nous a paru utile d’indiquer dans un rapport la méthode selon laquelle cette organisation féminine s’est développée. Des relations constantes avec les ouvrières de l’aiguille et des enquêtes particulières, nous ont amenée à formuler quelques vœux dont la réalisation s’impose, nous semble-t-il, si l’on veut améliorer les conditions du travail féminin dans la mesure où la chose est actuellement possible.

Les caisses Syndicales.

Le syndicat compte 80 membres5  ; les cotisations obligatoires et mensuelles sont de 0,60 fr. par mois et affectées aux caisses de chômage6. L’état de caisses nous permet cette année de distribuer un franc d’indemnité par jour aux victimes du chômage et ce, pendant trente jours.

Au syndicat est annexée une caisse d’assistance discrète, alimentée par des dons volontaires des membres et des recettes extraordinaires (souscriptions, fêtes etc.) ; elle a pour but de venir en aide aux ouvrières qui auraient épuisé tous leurs droits envers le syndicat ; elle intervient parfois aussi sous la forme de prêts gratuits en faveur des ouvrières momentanément dans la gêne.

Nous possédons également une caisse dotale dont les cotisations facultatives varient entre 0,50 fr. et 2 fr par mois. Elle est destinée à assurer aux membres un capital convenable, leur permettant de pourvoir aux frais de leur établissement en cas de mariage ou d’installation comme patronne. Un fonds spécial, constitué au moyen de dons, de souscriptions et de fêtes, sert chaque année à augmenter, par voie de subsides, le total des versements faits par les membres7.

Recouvrement des cotisations.

Nous attachons une grande importance au paiement exact et régulier des cotisations ; il est présenté aux membres comme essentiel à la prospérité du syndicat et nous insistons sur ce point dans presque toutes nos conférences syndicales.

Les cotisations sont inscrites au moment du versement sur un livret qui resté la propriété du membre.

Il est procédé au recouvrement des cotisations :

1° Aux réunions mensuelles des membres ;

2° Par l’envoi d’un reçu au membre absent à la réunion. Ce reçu est présenté par une ouvrière qui renvoie la souche à la trésorière dès qu’elle a effectué l’encaissement. La cotisation est inscrite sur le livret du membre à la réunion mensuelle suivante et sur la présentation du reçu. Inconvénient de ce système : frais nécessités par le reçu.

3° Les membres forment des groupes par quartier, par localité ou par atelier et désignent l’une d’elles pour recevoir leurs cotisations et les verser en leur nom à la caisse du syndicat. Tous les mois, elles lui remettent leur livret et leur argent, qu’elles viennent à la réunion ou non, et c’est cette déléguée qui règle les paiements avec la secrétaire-trésorière. Les inconvénients de ce système sont nuls jusqu’à présent, les avantages : régularité sans exception dans les paiements, suppression des frais, grande facilité pour l’inscription des cotisations par la secrétaire-trésorière.

Aux réunions du comité, à la fin de chaque mois, le livre des recettes du syndicat est examiné afin de constater les cotisations non rentrées. Il y en a ordinairement très peu ; les membres du comité se chargent d’aller elles-mêmes percevoir ces cotisations à domicile et de stimuler le zèle de la syndiquée par quelques encouragements, si c’est nécessaire.

Tous les trois mois la secrétaire-trésorière présente un relevé exact de la situation financière du syndicat et l’on prononce l’exclusion des membres en retard, sans raisons légitimes, dans le paiement de leurs cotisations.

Conclusions. — La formation de groupes, représentés chacun par une déléguée qui se charge de la perception et du versement des cotisations, donnent les meilleurs résultats et nous croyons que quand les circonstances le permettent, il faut tendre à généraliser ce procédé, que d’ailleurs tous les membres apprécient.

Nous pensons qu’il faut éviter autant que possible d’avoir recours à des personnes étrangères à l’association pour faire l’encaissement des cotisations ; les ouvrières elles-mêmes se prêtent volontiers à rendre ce petit service au syndicat et elles réussissent mieux que toute autre personne à raviver le zèle des retardataires ou des négligentes.

Les différentes catégories des membres.

L’Union Professionnelle de l’Aiguille comprend des membres appartenant aux différents métiers de l’aiguille : couturières, modistes, lingères, brodeuses, giletières, ouvrières en ameublement, etc., etc. Les ouvrières d’un même métier sont groupées en sections autonomes, dès qu’elles sont en nombre suffisant.

Les ouvrières en atelier sont celles qui se syndiquent le plus facilement ; ce sont les plus nombreuses parmi nous. L’initiative est plus développée chez elles que chez les autres ouvrières, et le travail en commun les dispose mieux aux idées de solidarité. Les ouvrières à domicile sont particulièrement difficiles à grouper ; cela provient surtout de leur dispersion et du fait que beaucoup ne considèrent leur salaire que comme un salaire d’appoint.

Choix des membres.

L’œuvre syndicale doit développer chez les membres le sentiment de leur dignité ainsi que le désir de s’élever moralement et intellectuellement. Pour y réussir, il nous a paru nécessaire de choisir nos premiers membres parmi la catégorie des travailleuses qui ne doivent pas recourir à la bienfaisance et à l’aumône pour subsister.

En partant de ce point de vue, nous avons réussi à obtenir l’adhésion d’excellentes ouvrières, souvent les meilleures, dans les principaux ateliers de la ville. Les autres nous sont venues entraînées par l’exemple de celles qu’elles considèrent comme leurs modèles dans l’exercice de leur profession.

Recrutement des membres.

1° Le recrutement des nouveaux membres se ta surtout par les membres déjà syndiqués, au moyen de conférences mensuelles et autres, d’un cercle d’études d’un comité de propagandistes, etc.

Nous nous efforçons de former des syndiquées convaincues, aimant profondément leur syndicat.

Deux ou trois membres convaincus dans un quartier, un village, un atelier, font plus de propagande que les journaux, les tracts, les conférences ou les avis d’une personne influente qui ne serait pas du métier. Les membres recrutés de cette façon nous arrivent bien disposés, presque convaincus, et elles persévèrent presque toujours.

2° Nous avons organisé souvent des conférences de propagande dans les différents quartiers de la ville et dans les localités avoisinantes. Généralement, nous ignorions le milieu dans lequel nous allions et nous n’y étions pas connues des ouvrières, n’ayant, dans l’endroit, aucune de nos syndiquées. Nous avons pu constater que nous n’avons pas toujours réussi comme nous l’aurions voulu. C’est que, pour l’organisation de la séance, nous avions eu recours à des personnes étrangères à la profession et au syndicat.

Le choix du local a également son importance. Nous obtenons les meilleurs résultats dans un local absolument indépendant ; nous réussissons moins bien dans un local mis à notre disposition par une œuvre, une congrégation, un patronage, si bien disposés soient-ils à notre égard. Il arrive souvent qu’il nous est plus difficile de recruter des adhérentes dans les endroits où il y a un patronage florissant. Celui-ci craint toujours de voir entrer ses membres dans une société en laquelle il voit une rivale et un danger pour l’assiduité régulière des patronnées au patronage ; les dirigeantes ignorent parfois encore la question syndicale et n’en reconnaissent pas la nécessité. Cette situation est fâcheuse. Les appréhensions à ce sujet sont dénuées de fondement. L’union professionnelle ne fait la concurrence à aucune œuvre. Le syndicat devrait donc pouvoir compter sur la sympathie et le concours de toutes les initiatives.

Conclusions. — Il nous semble nécessaire : 1° de chercher à englober dans le syndicat surtout les meilleures ouvrières au point de vue professionnel ; 2° de former de bonnes propagandistes de l’idée syndicale au moyen de petits cercles d’études, comprenant les ouvrières les plus intelligentes du syndicat ; 3° de maintenir l’autonomie du syndicat, tout en conservant avec les autres institutions sociales des relations utiles au bien général de toutes les œuvres.

* * *

Nos efforts ont établi une rentrée méthodique des cotisations et un recrutement régulier des membres.

Cependant nous sommes convaincues que ce que avons fait est complètement insuffisant et devientdra même inutile, si notre activité ne tend pas à améliorer constamment et d’une façon immédiate la situation de nos membres. C’est le but auquel nous travaillons particulièrement depuis quelque temps. Nous indiqueront brièvement ici le travail déjà fourni.

Il a été créé :

1° Des cours professionnels de coupe, pour la confection et la lingerie, ainsi que des cours de dessin appliqué à l’industrie du vêtement. Ces cours se donnent le soir pendant les périodes de morte saison, ils sont destinés à compléter l’apprentissage, souvent insuffisant, reçu dans les ateliers ; ils sont gratuits pour les membres de l’Union professionnelle. Les ouvrières les apprécient beaucoup ; elles y assistent nombreuses et la fréquentation est très régulière.

2° Un service de placement gratuit des ouvrières sans travail, fonctionnant toute l’année.

3° Un service d’emplois pendant les mortes saisons8 qui a pour but d’aider les membres sans travail à trouver une occupation convenablement rémunérée. Nous avons adressé des circulaires au public, lui recommandant nos membres pour tout travail qu’il pourrait avoir à faire effectuer principalement pendant les mortes saisons. Nous lui faisons remarquer qu’au cours de ces périodes, qui comprennent les mois de juillet, août, septembre, décembre, janvier et février, les commandes se font plus rares, que la plupart des ateliers renvoient la majorité de leurs ouvrières, et que beaucoup de nos membres pourraient donc consacrer tous leurs soins aux ouvrages qui leur seraient confiés. Nous ajoutons qu’il y a avantage pour la clientèle autant que pour les ouvrières à leur adresser les commandes en « morte saison », dans la mesure où la mode le permet. Les ouvrières soignent particulièrement les travaux qui leur sont demandés à ces époques et la clientèle rend aux ouvrières un grand service : elle diminue dans une large mesure le surmenage nuisible de la « forte saison » et restreint en même temps les périodes parfois assez longues du chômage.

Cet organisme a déjà donné d’excellents résultats. Nous avons pu gagner la confiance et la sympathie de plusieurs dames qui sont devenues nos clientes. Nous croyons qu’il progressera pour autant que nous parviendrons à le faire connaître et nous sommes décidées à faire, dans ce but, le plus de réclame possible.

4° Un cercle d’études et un comité de propagande comprenant les meilleures de nos membres9. Quelques ouvrières et employées n’appartenant pas au syndicat en font également partie. Ces deux organisations, qui se complètent l’une l’autre, sont absolument indépendantes du syndicat, quoiqu’elles lui fassent le plus grand bien : elles ont leur règlement particulier et des réunions spéciales. Elles ont pour but principal l’étude de |situation du travail féminin à Liège et dans les autres villes ; elles s’occupent aussi du passé et de l’avenir des métiers féminins. Nous cherchons à atteindre ce but par une enquête continuelle à laquelle tous les membres doivent collaborer ; nous les y aidons quand c’est nécessaire par des questionnaires spécialement rédigés à cette fin. Ayant également en vue l’amélioration des conditions du travail féminin, le cercle d’études et le comité de propagande y tendent par la recherche des moyens pratiques à employer par les syndicats. Ainsi ils aideront probablement à la formation très prochaine de nouvelles Unions professionnelles féminines à Liège.

Le cercle d’études comprend actuellement 33 membres et sans doute, ce nombre augmentera. Le comité de propagande comprend 10 membres.

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Nous terminerons ce rapport en formulant quelques vœux dont la réalisation nous semble très nécessaire. Ils concernent, l’inspection du travail dont nous voudrions voir l’intervention plus fréquente et plus efficace au sujet du travail dans les grands et les petits ateliers de couture.

« Considérant que dans certains ateliers les règlements imposés par la loi n’existent pas ou sont conçus dans un esprit non conforme aux prescriptions légales ;

« Considérant que là où ils existent, les règlements d’atelier ne sont guère observés, et que notamment la loi sur le repos dominical est constamment violée ;

« Il est nécessaire de renforcer l’Inspection du Travail, afin que les visites de l’inspecteur ou de l’inspectrice puissent être plus fréquentes, plus efficaces, et qu’elles puissent faire découvrir les fraudes nombreuses au » moyen desquelles on échappe à la surveillance.

« Il est également nécessaire que l’on attache une importance plus grande à l’intervention des Unions professionnelles, qui signalent les abus aux inspecteurs du travail, par exemple en obtenant que les syndicats reconnus par la loi soient considérés par les règlements ministériels comme chargés d’informer, d’une façon officieuse, l’Inspection du Travail ».

SOURCE

Victoire Cappe, La Femme Belge, Education et action sociales, Bibliothèque de la Revue Sociale Catholique, Louvain, 1912, 326p.